Vous êtes une œuvre de Marianne Vieulès, vous êtes la rencontre, dans la lumière matinale d’une cuisine familiale américaine, entre un astronaute, une informaticienne et un enfant en retard pour son match de baseball.
Vous êtes une œuvre de Marianne Vieulès, vous êtes Jorge Luis Borges déclarant à Richard W. Burgin : « C’est presque insulter les formes du monde que de penser que nous pouvons inventer quelque chose ou que nous ayons même besoin d’inventer quoi que ce soit. » [^Richard Burgin, _Conversations avec J.L. Borges_, Gallimard, Paris, 1972]
Vous êtes une œuvre de Marianne Vieulès et vous n’inventez rien. Cette cuisine, cet astronaute, cette informaticienne et cet enfant existent mais ils ne s’étaient jamais rencontrés avant vous et en-dehors de vous. À bien y regarder d’ailleurs, le toast que l’enfant s’apprête à mordre est grillé à l’effigie de (link: page://c2987dd31aa67189 text: Youri Gagarine) – étrange détail pour une scène de cuisine américaine.
Vous êtes une œuvre de Marianne Vieulès, vous exposez la solitude des machines – comme dans la (link: page://d79aa28c4af42e6e text: vidéo) de ce lance-balle obstiné dont personne ne renvoie les projectiles alors qu’en sous-titre défilent les paroles de « I’ll be there for you », le générique de _Friends_, cette série où personne n’est jamais seul·e.
Vous êtes une œuvre de Marianne Vieulès, vous aimez faire les choses vous-même.
Vous êtes la (link: page://a23dd7afeefb9f94 text: reproduction) faite main du Jet Propulsion Laboratory de la NASA.
Vous êtes une (link: page://ae402d4a7c5c0c88 text: compilation) de ce que les astronautes sont ou doivent être sous forme de courts poèmes commençant tous par « Vous êtes un astronaute, vous… »
Vous êtes une œuvre de Marianne Vieulès, vous ne qualifiez pas, vous ne jugez pas, vous préférez un mot en moins à un mot de trop. Vous parlez de croyance et de superstition comme vous parlez de sciences, parce qu’elles ont en partage l’obstination et la possibilité de l’échec.
Vous êtes une œuvre de Marianne Vieulès et la pensée associative est pour vous un principe. Ainsi, vous avez élaboré un genre de (link: page://ab9452c594b7e9a2 text: baseball) inspiré par des guetteur·ses d’extra-terrestres catalan·es où les joueur·ses portent des maillots floqués d’après les noms d’acteur·rices américain·es ayant joué des astronautes. Quand vous en parlez, ça tombe sous le sens – exactement comme le flux de conscience de Nick Shay, ce personnage du roman _Outremonde_ de Don DeLillo [^Don DeLillo, _Outremonde_, Actes Sud, Paris, 2003], qui associe des choses qui semblent n’avoir rien de commun mais dont le rapprochement obstinément répété finit par causer l’apparition miraculeuse d’une signification.
D’ailleurs, _Outremonde_ s’ouvre par un mythique match de baseball où, le 13 octobre 1951, les Giants l’ont emporté sur les Dodgers.
D’ailleurs, Nick Shay était fan des Dodgers.
D’ailleurs, des années après le match, il a trouvé et acheté la balle originale de cette défaite. Il a voulu posséder l’objet qui contenait « le mystère de la malchance, le mystère de la défaite » – il a voulu une balle pour « commémorer un échec ».
Vous êtes une œuvre de Marianne Vieulès. Le petit-déjeuner est terminé, la tartine est mangée, l’astronaute et l’informaticienne sont partis, l’enfant a enfilé sa chasuble, vous pouvez enfin vous mettre au travail.
Mais, si vous n’êtes pas une œuvre de Marianne Vieulès et que vous voulez comprendre pourquoi il a été question de baseball pour parler d’une œuvre qui semble bien plutôt intéressée par l’exploration spatiale, il vous suffit de regarder des films américains sur l’espace et les extra-terrestres – et peut-être aussi de comprendre pourquoi un homme peut rêver de posséder le souvenir d’un échec.
Alors, vous verrez que rien n’est inventé.