Le Serment du trinquet
Le Serment du trinquet, 2020 Performance, 50' Avec Masha Silchenko, Thelma Capello, Julia Naman, Valérie Bernagaud, Jacky Riva, Daniel Nicolavesky, John Foussadier, Hugo Barreau, Madeleine Roger-Lacan Trinquet Village, Paris
Cette performance s’adresse, à travers une gigantesque paroi de verre, à un public paré de sifflets, cornes de brume et autres accessoires de supporters.
Dix participant·es réalisent diverses actions qui s’apparentent à une répétition générale. Des haut-parleurs installés côté gradins amplifient nos micros tandis que le reste de nos discussions, répercuté par la cloison transparente, reste inintelligible. Que se passe t-il au juste ? Un texte écrit par Geoffrey Lowe, lu par Madeleine Roger-Lacan, évoque la complexité de la situation.
Chaque performeur·se qui entre sur le court pose et allume une lampe qui lui a été assignée et l’allume. Plus il y a de performeur·ses, mieux l’action est visible.
Jules Bernagaud
Avez-vous déjà essayé d'attirer l'attention de quelqu'un à travers une vitrine ? On s'agite frénétiquement, on parle de plus en plus fort en articulant bien mais on reste invisible et inaudible. On devient totalement conscient, voire alarmé, d'être séparé de l'autre. Quand Joseph Beuys a fait la performance Comment expliquer des images à un lièvre mort en 1965, il parlait au public de l'ineffabilité de l'art, de l'impossibilité de l'expliquer à un sujet mort pendant que le public regardait par une fenêtre, enfermé comme derrière une vitrine, ou que l'artiste et ses objets chamaniques étaient enfermés à l'intérieur d'une réalité privée, séparée et incongrue pour le public. En 1975, dans Performer / Audience / Mirror de Dan Graham, l'artiste tourne le dos au public qui regarde dans un miroir mural. Graham exprime des observations spontanés sur celles et ceux qui regardent derrière lui. Le public se voit reflété par le miroir en direct, instantanément, tandis que les commentaires de l’artiste sont légèrement retardés. Nous regardons l'écart entre le public et l'action dans le temps et l'espace. C'est comme une irruption d'échec ; un échec de ceux qui tentent d'être dans le présent. La même année, Pier Paolo Pasolini fait de Salò, ou Les 120 jours de Sodome, son dernier film. Dans une cour fermée, les victimes d'un régime défaillant sont torturées et exploitées, leurs dirigeants regardent à tour de rôle l'action depuis une fenêtre du deuxième étage, observant la violence à l'aide de jumelles, de loin sans le son.
Ne regardez pas ! Nous essayons de nous cacher derrière nos mains ou une fenêtre, essayant de nier que nous sommes nous-mêmes le monstre, mais nous ne voulons pas manquer une seconde. Vous prenez votre tête dans vos mains, cachez vos yeux derrière vos doigts, mais les images insupportables continuent d'affluer, les images continuent de couler par notre visionnage inacceptable. Nous ne voulons pas manquer une seconde. Elle existe que vous la voyiez ou non, à travers une fenêtre ou un écran. À travers une distance impartiale, notre observation est notre consommation, notre observation est notre objet. Quelqu'un se trompe, quelqu'un me trompe ! Ce conte coprophagique a été interdit partout dans le monde quand il est sorti, personne ne pouvait regarder ! Maintenant, il semble que ce film soit la métaphore narrative parfaite de ces moments incommensurables que nous partageons.
Ok, on nous a dit que nous venons regarder à travers une vitre, ensemble dans l'espace de l'art contemporain. Dans le premier serment du Jeu de Paume, les trois cents participants n'étaient en fait pas aristocrates, ils étaient la classe marchande, ceux qui fabriquaient les choses et faisaient bouger les choses. C'est l'origine du petit groupe qui regarde maintenant notre consommation avec détachement. Nous sommes peut-être ici par hasard, ensemble, nous, citoyen·nes qui n'avons aucun privilège particulier dans l'art contemporain,. On se regarde regarder dans ce serment de cour, Le Serment du Trinquet, on a une seconde chance. Nous nous regardons regarder :
C'est comme l'art de la performance Double Deux fois Une seconde fois Vous regarder regarder [pointe vers le public]"
Texte de la performance
Le Serment, 2020
Matériaux mixtes, 32 x 42 cm
Plaque de Plexiglas signée par les participant·es
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