Commandes de Documents d'artistes Nouvelle Aquitaine, ces textes ont été confiés à des auteurs choisis par ou avec les artistes. Ils posent un regard original sur leur travail, leurs recherches, leur œuvre.

Barbara Schroeder vue par Andréanne Béguin

C’est une cérémonie qui commence toujours pareil. D’abord, un lustre. Réalisé à partir de branchages des alentours, mi-racine, mi-arabesque, il est hissé au-dessus de la table que l’on s’apprête à dresser. Pour mettre le couvert, les instructions de l’artiste sont volontairement indéfinies. Barbara Schroeder confie ses pièces, autant que leur installation, aux envies et humeurs des équipes qui reçoivent son (link: page://8c601bb0a08a8fa1 text: _Banquet_). Il est alors toujours différent : parfois semblable à un après-repas sans dessus dessous, digne des _still life_ de la peinture hollandaise ou des tableaux-pièges de Spoerri ; parfois au contraire disposé au cordeau, attendant ses invité·es. Depuis 2022, passant d’un centre d’art à une chapelle ou à une grange, _Le banquet_ n’a pas de destination finale. Sa condition est celle d’un déplacement, autant relais que transhumance. Vient ensuite le geste iconoclaste de l’artiste : bouser. Dans la continuité des explorations plastiques de cette matière inattendue – après l’avoir disposée comme des (link: page://19a3b94208d51fb8 text: dalles romaines), agencée comme des (link: page://7b3faffe0fa47b7d text: reliques minimalistes), ou encore élevée en (link: page://2dd36912898faa34 text: carottages végétalisés) –, elle mélange la bouse à de la chaux, et vient cette fois recouvrir les pièces de vaisselle que les visiteur·euses lui remettent. Le recouvrement est lent, patient, répétitif – à l’instar même de l’effort de rumination fourni par la vache. En s’inspirant des bêtes de sa Pampa argentine, l’écrivaine Lucrecia Masson défend l’idée d’une épistémologie ruminante : un refus de la frénésie, du lisse, de l’efficace. Une manière d’être au monde que Barbara Schroeder s’attache à mettre en pratique en défiant avec des matériaux pauvres et organiques – ici la bouse de vache, avant la (link: page://e40d88cfe538d5bd text: pomme de terre) – la binarité des catégories établies : le beau et le moche, le propre et le sale, et d’une certaine manière le cru et le cuit. L’artiste bouleverse également les normes de la fragilité. Car cette couche censée protéger l’objet est elle-même précaire, friable. Cette latence du bris fait partie intégrante de l’œuvre et, comme dans ces quelques vers du poème _Terre cuite_ d’Ursula K. Le Guin, contient sa propre fécondité : « un beau jour tu devais te briser les os les mots brisures de pots tout repart [^Ursula K. Le Guin, « Terre cuite » dans _Derniers poèmes_, Aux Forges de Vulcain, p. 16-17, 2023]» Le dernier vers nous met sur la piste d’une notion fondamentale dans le travail de Barbara Schroeder, celle du cycle de vie, pleinement à l’œuvre dans le _Banquet_. Par ce rituel de don, elle recueille assiettes, verres, saucières, sucriers, plats, carafes… À défaut de nous chanter en dansant « Be Your Guest » comme dans _La belle et la bête_, ils sont relégués dans nos placards, frappés par la disgrâce de la vieillerie. Fidèle à son attention pour les rebuts de notre modernité, l’artiste propose que chaque legs soit accompagné d’un témoignage, un souvenir. En échange d’un fragment de sa biographie, elle offre un surplus de vie à chaque objet. _Le banquet_ repose ainsi sur un passage de mains en mains – la fin d’une existence et le commencement d’une autre. Cette possibilité de renaissance est suggérée par la présence de végétaux. Collectés autour du lieu où l’installation prend place, ils ponctuent la blancheur de la pétrification par leurs nuances de vert. _Le banquet_ n’est définitivement pas une décrépitude, mais un bourgeonnement continu.
Texte critique mai 2026

Autres textes à consulter