Commandes de Documents d'artistes Nouvelle Aquitaine, ces textes ont été confiés à des auteurs choisis par ou avec les artistes. Ils posent un regard original sur leur travail, leurs recherches, leur œuvre.
Parlons de choses. Le mot paraît vague ? Il est riche. Très riche même. Du reste, en l’écrivant, je l’associe immédiatement aussi bien au langage le plus usuel qu’aux noms de Michel Foucault [^Foucault Michel, _Les mots et les choses_, Gallimard, 1966] et Georges Perec [^Georges Perec, _Les choses_, Julliard, 1965], autrement dit une pensée complexe et un auteur obsessionnellement saisi par le débordement du monde qui entoure l’individu. Ce terme signifie à la fois ce qui existe dans le réel, constituant de fait le réel même, et, nous dit le dictionnaire, « tout objet concret par opposition aux êtres animés ». Je ne saurais mieux aborder que par ce mot la démarche d’Agnès Aubague. Ce qui en procède en effet pourrait être envisagé comme une extension tous azimuts du domaine des choses, sachant que par son imprécision le mot porte en lui une multiplicité d’applications.
Exemple patent : les accessoires utilisés dans ses (link: page://4fd2c5b3d0972d72 text: performances et ses lectures). S’ils ne sont à l’évidence pas là par hasard, ils ajoutent par leur présence une dimension visuelle, laquelle introduit une attention plastique autant qu’elle offre une échappée polysémique : (link: page://3567792c9418c469#flamant text: la bouée fluo d’un flamant rose) est une bouée fluo de flamant rose, mais aussi une bouée, un flamant rose, un souffle prisonnier, une couleur, les vacances, que sais-je... Toute chose au fond se trouve à la fois vierge d’interprétations et simultanément chargée d’une infinité de lectures. Herméneutique sauvage.
Mais je ne l’ai pas encore dit, Agnès Aubague est poétesse et artiste. Cela inscrit naturellement ses productions dans l’histoire déjà longue de poètes-artistes expérimentant l’acte créateur sans contrainte de territoire. Les modalités adoptées par chacun·e se révèlent souvent singulières, au-delà de leur transversalité. Dans son cas il s’agit moins, me semble-t-il, d’une recherche de poésie « totale » au sens où l’entendait Adriano Spatola (une sorte d’élargissement du domaine poétique [^Adriano Spatola, _Vers la poésie totale_, Présentation et traduction de Philippe Castellin, Les presses du réel, collection Al Dante études, 2023]) que d’une curiosité joueuse à partir de ce qu’Agnès Aubague appelle son « petit écosystème ». Ainsi les photographies de la série commencée en 2020 intitulée (link: page://01c1607b9f7cd84e text: _Miracle_) tentant de figurer l’infigurable d’une sensation, appartiennent-elles, en tant que photos, au domaine de l’objet. Ce qu’elles représentent ne subvertit pas leur nature photographique. Au contraire, c’est le précipité photographique qui les fonde comme choses. Roland Barthes le soulignait : ce sont les chimistes les inventeurs de la photographie, pas les peintres. Agnès Aubague parle à propos des siennes d’« acte magique », formule pouvant s’appliquer à ses agencements d’(link: page://970d03e760213a42 text: objets) (abat-jour couronné, galet surmonté d’un mini-parasol de cocktail) relevant quant à eux d’une théâtralité sans langage, du moins verbal.
Au passage, il faut le dire, ce n’est pas que le mot ait déserté de ses modes opératoires, mais, par la force des choses justement, il n’est là que comme élément parmi d’autres d’un langage étendu à l’ensemble des artefacts créateurs (photos, actions, (link: page://fd12ffd2d6270ec0 text: collages), enregistrements sonores, etc.), et à toutes les langues, celle des oiseaux comprises. Des oiseaux ? Des vrais oiseaux ? Aussi. Car Agnès Aubague est une (link: page://3567792c9418c469 text: siffleuse). Mais sa langue des oiseaux est ce tout qui est la poésie même, celle qui transfigure les choses en formules énigmatiques et les mots en choses démultipliées de mystère.